L’espionnage scientifique, une réalité préoccupante

On a tendance à penser que les métiers de l’intelligence économique, notamment dans leur fonction défensive (protection de l’information, contre-ingérence etc.), n’ont de raison d’être que dans de grandes entreprises gardant des secrets de fabrication très complexes, des informations à haute valeur ajoutée servant uniquement les intérêts privés de la structure en cause. Autrement dit, on voit moins la sécurité économique comme une façon de préserver une saine concurrence entre les entreprises que comme une manière d’étouffer jalousement des informations qui pourraient profiter à tous, durcissant toujours plus les méthodes de la compétition économique.

Ce n’est donc pas un hasard si le monde de la recherche scientifique est encore, pour une large part dont il faut tout de même exclure certains domaines stratégiques particulièrement sensibles, relativement imperméable aux préoccupations de la guerre économique et de ses méthodes. D’autant plus que la recherche scientifique fondamentale ne sert pas des intérêts purement privés, mais bien l’enrichissement du patrimoine des connaissances de l’humanité.

Dans ce contexte, pourquoi ne pas partager le plus possible ? Ne rien garder pour soi serait en effet le moyen le plus sûr de permettre une appropriation générale des connaissances et donc la démultiplication des capacités de recherche à travers le monde ! Ouvrir au maximum les ressources, publier systématiquement les méthodologies et les résultats des recherches, et ainsi tout connecter à l’immensité de l’intelligence globale que nos moyens de communication font naître et grandir chaque jour…

Ce serait oublier que les équipes de recherche n’ont pas toutes les mêmes moyens, les mêmes méthodes, les mêmes cultures et les mêmes capacités. Le risque de pillage ou de « copiage » des plus faibles au profit des plus forts, mieux dotés, mieux soutenus, plus nombreux que les premiers n’est pas un fantasme. Aux USA, l’espionnage scientifique dans les Universités n’est pas un tabou. Il est même dénoncé quand il prend des formes fort peu spectaculaires et tout à fait légales de renseignement en sources ouvertes ou d’élicitation sur les campus par exemple. Or l’appropriation du génie propre à une petite structure par un géant capable de produire des résultats plus qualitatifs plus rapidement met en péril l’économie-même de la petite structure.

Prenons l’exemple de la recherche sur le cancer, notamment financée par des dons privés : si une structure d’importance moyenne subit un acte de malveillance à cause d’une mauvaise protection de son patrimoine matériel et immatériel, et se voit ainsi doublée par une structure plus importante qui aura bénéficié frauduleusement du travail déjà effectué, les dons se détourneront nécessairement vers la structure qui produit du résultat. Une telle éventualité est un risque majeur pour nos équipes de recherche, talentueuses mais parfois trop mal sensibilisés à ce risque de concurrence déloyale par le renseignement.  

A terme, la petite structure pourrait n’être plus financée à la hauteur de ses ambitions, par les fonds privés autant que publics. Outre le trouble économique immédiat occasionné (emplois inefficients voire perte pure et simple des emplois, liquidation de la structure), le jeu de la concurrence aura été faussé : l’appropriation frauduleuse aura bénéficié à une structure qui aura certes produit un résultat, ce qui n’est pas négligeable, mais l’aura fait au mépris du respect de la diversité des cultures, des approches, des méthodes et des capacités qui stimule la recherche scientifique comme toute activité humaine.

Il y a donc une perte cachée occasionnée par une telle opération : le façonnement d’un écosystème standardisé, aligné sur le modèle façonné par les structures les plus importantes au mépris de l’originalité pourtant souvent productive de quelques électrons libres.

Evidemment, nous prenons ici le cas le plus extrême : celui ou la négligence de la sécurité économique mène la petite structure à sa fin. Mais des cas moins spectaculaires, plus discrets mais tout aussi destructeurs à la longue existent : l’appropriation d’une technologie développée en interne, le détournement des finalités de certains résultats publiés, etc.

L’une des plus grandes difficultés en la matière est d’arriver à faire prendre conscience aux responsables et décideurs que personne n’est jamais tout à fait à l’abri : même la moins prometteuse des recherches peut avoir un intérêt stratégique inconnu de ceux qui la mènent, une importance financière intéressante pour un organisme concurrent, ou encore s’inscrire dans un ensemble plus large de cibles à affaiblir, être le maillon faible d’une chaîne exploité pour atteindre un prestataire, etc…

Là où la sécurité devrait commencer par une sérieuse analyse red team, un audit concernant la protection du patrimoine immatériel de la structure appuyée par une cartographie de l’environnement et des enjeux et une posture volontairement suspicieuse, elle commence généralement bien trop tard, c’est-à-dire au moment où le mal a déjà été fait et où il s’agit de gérer une crise que personne ne s’était donné la peine de voir venir.

La faible conscience de l’immensité des risques et, plus encore, de leur caractère furtif et banal au premier regard explique probablement le faible succès du précieux Guide de l’Intelligence Economique pour la Recherche, publié il y a quelques années par la Délégation Interministérielle à l’Intelligence Economique. Pourtant, la recherche comme n’importe quelle activité de tout écosystème est concernée. Si la veille et l’analyse des publications scientifiques font partie intégrante de ces métiers et sont généralement pratiquées avec talent et agilité, la sécurité économique et le travail d’influence ne le sont pas encore partout. Pourtant, ces activités sont indispensables à préserver le potentiel de ces structures, puis à le faire grandir et progresser.

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