Le vin contre l’absinthe : histoire d’une bonne vieille guerre de l’information

L’Ecole de Pensée sur la Guerre Economique (EPGE) publiait hier un court et efficace billet sur la guerre de l’information et plus précisément le mécanisme d’encerclement cognitif signé Christian Harbulot, dont le travail sur le sujet ne sera jamais assez salué. Le principe de l’encerclement cognitif est bien connu des observateurs de la guerre économique : il consiste à produire et diffuser de l’information « blanchie », c’est-à-dire en apparence inoffensive et fondée sur la bonne foi, permettant en réalité de conquérir des marchés ou de nuire à un concurrent en détournant les consommateurs de sa production, en nuisant à son image et à sa réputation, pourquoi pas en faisant courir de pesantes rumeurs sous couvert d’études scientifiques ou de très bons sentiments…

D’abord vue comme une muse, une fée, l’absinthe est sous l’influence de divers acteurs devenue une sorcière dans l’imaginaire collectif

Ce phénomène d’encerclement cognitif, qui lorsqu’il est habilement mis en œuvre n’est perceptible que de ceux qui enquêtent pour découvrir l’origine réelle des informations produites et « blanchies » par les intermédiaires d’apparence neutre et dépourvues d’objectifs économiques que sont les fondations, les associations ou les organisations militantes, a pris un essor considérable avec internet et les réseaux sociaux qui agissent comme d’immenses caisses de résonance. Pour autant, l’instrumentalisation de l’information à de telles fins n’est pas exactement une nouveauté, et l’histoire de l’absinthe – la boisson populaire française de la Belle Epoque – et de sa légende noire en est un cas tout à fait remarquable.

Une légende tenace : nombreux sont ceux qui croient encore aujourd’hui que l’absinthe est une boisson dangereuse toujours frappée d’interdiction, et que les rares produits qui portent encore son nom sont en réalité expurgés de la « molécule qui rend fou » (il s’agit en fait de la thuyone, substance active présente dans la plante d’absinthe et dont la quantité n’est que limitée dans les productions actuelles). Car effectivement, l’absinthe a été interdite en France au début de la Première Guerre mondiale, notamment pour éviter que les soldats ne l’utilisent pour « purifier » l’eau sur le front comme ils l’avaient fait lors de la conquête de l’Algérie, mais aussi et surtout parce qu’une intense campagne contre la plus populaire des boissons (et donc la plus associée au fléau de l’alcoolisme) avait été menée.

Prisée, l’absinthe l’était assurément, et de toutes les classes y compris des ouvriers. Or il est avéré que certains fabricants peu scrupuleux produisaient à destination des plus modestes des absinthes de très basse qualité mélangeant divers ingrédients impropres à la consommation, voire tout à fait toxiques. Néanmoins, les études réalisées à la fin du XIXe siècle montraient que les ravages liés à l’alcoolisme (notamment les aliénations) n’étaient pas plus intenses dans les régions où la consommation d’absinthe était la plus importante, sinon moins. Des expériences sur la toxicité intrinsèque de l’absinthe ont été faites à l’époque, sans parvenir à soulever de troubles particuliers dûs à la thuyone, a fortiori compte tenu du dosage homéopathique de celle-ci dans les boissons spiritueuses même les plus concentrées (l’absinthe de Suisse notamment). Mais la mouvance hygiéniste et les travaux des médecins devaient conduire à condamner l’alcool en général, et l’absinthe en particulier du fait de son aura. Peu importe les constats scientifiques, il importait malgré tout d’affirmer combien l’absinthe était dangereuse. Une manipulation digne de l’affaire qui secoua Perrier aux Etats-Unis dans les années 1990 se tramait.

L’absinthe a fait l’objet d’une intense campagne de communication d’influence qui bénéficia finalement aux viticulteurs

Une ligue nationale contre l’alcoolisme vit alors le jour, avec le soutien de l’Académie de médecine et d’autres notables soucieux de sauver la nation du prétendu péril vert. Car si l’alcoolisme apparaissait comme la raison d’être officielle de ce groupement, nulle autre boisson que l’absinthe ne fit l’objet de campagnes aussi violentes de sa part. Elle fût notamment accusée de rendre « fou et criminel », épileptique, etc. Et pour la soutenir, se trouvèrent plus d’un millier de syndicats agricoles, parmi lesquels de très nombreux viticulteurs qui s’emparèrent de l’aubaine. Ceux-ci trouvèrent des soutiens parmi les écrivains et les scientifiques, mais aussi et bien évidemment des relais de poids qu’étaient les élus de leurs régions. Affiches, pétitions, et même manifestation au Trocadero soutenue entre autres par Léon Daudet aboutirent finalement à une victoire de la loi et du vin sur l’absinthe, remportée par une ligue supposée être antialcoolique. Assez rapidement, de nombreuses voix politiques assumèrent que l’enjeu central et la raison de leur implication était plus économique qu’hygiénique. Il s’agissait de favoriser la filière vitivinicole bien plus que de lutter contre l’alcoolisme à haut risque des « absinthiques ».

Instrumentalisation de la société civile par le biais de cette ligue et lobbying actif auprès des élus permirent donc aux marchands de vin de revêtir la tunique immaculée du salut public (usant des arguments hygiénistes autant qu’économiques, affirmant d’abord que l’absinthe était particulièrement dangereuse et pathogène, ensuite qu’elle affamait les viticulteurs) pour faire triompher leurs intérêts économiques en dégradant durablement l’image de leur principale concurrente, quitte à user d’arguments qui auraient in fine pu valoir contre le vin lui-même. L’encerclement cognitif consistant à insinuer dans les esprits des contre-vérités ou du moins des déformations de la réalité pour détourner les consommateurs de l’absinthe peut encore être constaté aujourd’hui, plus de 100 ans après l’interdiction (et, malgré tout, quelques années après une discrète ré-autorisation). Une affaire qui démontre la puissance de l’instrumentalisation des faits et de la fabrication de l’information dans le contexte de lutte pour les parts de marché.

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